
Treize minutes pour entrer dans l’histoire. Kendrick Lamar est devenu, ce dimanche soir, le premier artiste de hip-hop à assurer en solo l’incontournable concert de la mi-temps du Super Bowl, la finale du championnat de football américain. Devant quelque 80 000 spectateurs dans le stade et près de 100 millions d’Américains devant leur écran, le rappeur de 37 ans a livré une performance attendue depuis des mois. Mais au-delà de la prouesse scénique, c’est un autre événement qui a marqué les esprits : l’artiste a profité de la plus grande scène possible pour glisser un nouveau tacle à son grand rival, Drake.
Le morceau choisi pour ce moment symbolique n’est autre que « Not Like Us », le titre devenu l’hymne de leur querelle. Kendrick Lamar en a interprété une version légèrement édulcorée, évitant soigneusement de prononcer le mot « pédophile » qui avait fait scandale à sa sortie. Mais le message était clair : la guerre entre les deux poids lourds du rap est loin d’être terminée. Ce clash, entretenu depuis de très nombreux mois, secoue la planète rap tout autant qu’il dope leurs ventes de disques et captive les réseaux sociaux.
Un « Big 3 » qui se fissure
L’histoire avait pourtant bien commencé entre les deux hommes. Le plus âgé des deux, Drake, installé plus tôt sur la scène musicale américaine, avait soutenu son jeune compère à ses débuts. Il lui avait offert une place sur son album « Take Care » (2011) et dans sa tournée « Club Paradise » (2012). À l’époque, Kendrick Lamar était encore un rappeur prometteur de la scène de Compton, en Californie, et Drake régnait déjà sur le hip-hop mondial. Leur complicité semblait solide, nourrie par un respect mutuel et une même ambition de dominer le genre.
Mais leur relation s’est détériorée à mesure que Kendrick Lamar gagnait en notoriété. Plus il s’imposait comme une voix majeure du rap conscient, plus il semblait chercher à se démarquer de ses pairs. En 2013, il avait notamment sorti « Control », un morceau dans lequel il avait dit vouloir « anéantir » ses concurrents, citant nommément Drake, mais aussi J. Cole, Big Sean, Pusha T et bien d’autres. Cette déclaration avait été perçue comme une déclaration de guerre, même si beaucoup y voyaient alors une simple compétition artistique.
Pendant des années, le conflit est resté sourd, alimenté par des allusions et des sous-entendus dans les morceaux. Kendrick Lamar s’en prenait indirectement à son aîné, sans jamais l’affronter frontalement. Drake, de son côté, répondait parfois avec ironie, mais sans véritablement entrer dans le jeu. Les fans spéculaient, les médias s’interrogeaient : ce duel annoncé allait-il enfin éclater ?
L’étincelle de 2023 et la réponse cinglante
Il faudra attendre la fin de l’année 2023 pour que la rivalité bascule dans le domaine public de manière irréversible. C’est le morceau « First Person Shooter » de Drake et J. Cole qui met le feu aux poudres. Les deux célèbres rappeurs y font référence au « Big 3 » du rap, incluant eux deux et Kendrick Lamar, mais en insinuant gentiment que ce dernier serait sur la dernière marche du podium. Une pique à peine voilée, qui ne laisse pas indifférent l’intéressé.
La réponse de Kendrick Lamar ne se fait pas attendre. En mars 2024, il apparaît sur « Like That », un titre issu de l’album de Future et Metro Boomin, et lance cette phrase devenue célèbre : « F le Big 3, c’est juste Big Me ! ». En quelques secondes, il réduit à néant la conception d’une trilogie dominante et revendique sa supériorité absolue. La guerre des mots est lancée, et elle va prendre une ampleur inattendue.
Des attaques personnelles aux accusations de pédophilie
S’ensuit une ribambelle d’attaques par chansons interposées. Drake, habitué des joutes verbales, riposte avec « Push Ups », un morceau dans lequel il se moque notamment de la petite taille des chaussures de son rival. Il utilise également l’intelligence artificielle pour recréer les voix de 2Pac et de Snoop Dogg, deux modèles de Kendrick Lamar, et les retourne contre lui. Ces provocations, si elles font sourire, marquent une escalade dans la violence symbolique.
Drake ne s’arrête pas là. Il évoque des infidélités supposées de Kendrick Lamar auprès de sa fiancée, un sujet sensible qui touche à la vie personnelle du rappeur californien. Kendrick Lamar, lui, préfère attaquer sur un terrain plus idéologique. Il accuse le Canadien d’être un « faux » artiste engagé, un « grand manipulateur », et s’appuie sur une prétendue taupe au sein du staff de Drake pour étayer ses affirmations. L’affrontement devient de plus en plus personnel.
Jusque-là, on pourrait y voir une simple histoire de clashs entre rappeurs, un genre que le hip-hop a toujours connu. Mais c’est finalement la sortie du titre « Not Like Us » de Kendrick Lamar, le 4 mai 2024, qui fait basculer les passions. Le morceau franchit un cap inédit en évoquant des relations de Drake avec des jeunes filles mineures. Kendrick Lamar y accuse son rival d’être un « certified pédophile », une expression qui résonne comme un coup de tonnerre dans l’industrie musicale.
Un succès record et des Grammy Awards
« Not Like Us » ne passe pas inaperçu. Le titre devient rapidement un phénomène culturel, porté par des millions d’écoutes et d’innombrables réactions sur les réseaux sociaux. Il bat le record du plus grand nombre de streams en une seule journée sur Spotify pour une chanson hip-hop aux États-Unis et se hisse dès sa sortie au sommet du Billboard 100, le classement des titres les plus écoutés aux États-Unis. La chanson est reprise dans les stades, les soirées, les manifestations ; elle devient un symbole de la victoire de Kendrick Lamar dans cette guerre.
Les récompenses suivent rapidement. « Not Like Us » remporte cinq Grammy Awards, confirmant son impact tant commercial qu’artistique. Mais cette consécration ne fait qu’attiser la colère de Drake, qui voit son rival être célébré pour un morceau aux accusations aussi graves. Le Canadien décide alors de porter le combat sur le terrain judiciaire.
Au tout début de l’année 2025, Drake dépose une plainte pour diffamation contre les producteurs de la musique. Il estime que les accusations de pédophilie contenues dans « Not Like Us » sont infondées et qu’elles nuisent gravement à sa réputation. Cette action en justice marque une nouvelle étape dans ce conflit, qui dépasse désormais le cadre de la simple rivalité artistique pour devenir une affaire juridique aux implications potentiellement considérables.
Le Super Bowl comme terrain de jeu
C’est dans ce contexte que Kendrick Lamar choisit d’interpréter « Not Like Us » lors du Super Bowl. Un choix hautement symbolique, qui lui permet de s’adresser à des centaines de millions de téléspectateurs à travers le monde. En adoucissant légèrement les paroles, il évite probablement de nouvelles poursuites judiciaires, mais le message est clair : il assume pleinement son morceau et sa position de rival de Drake.
La prestation de Kendrick Lamar au Super Bowl a été saluée par de nombreux observateurs comme un moment historique pour le hip-hop. En devenant le premier artiste du genre à assurer seul le show de la mi-temps, il inscrit sa carrière dans une lignée de grands noms de la musique. Mais cette performance restera aussi dans les mémoires comme un acte de guerre symbolique, une manière de transformer la plus grande scène du monde en tribune personnelle.
Le clash entre Kendrick Lamar et Drake ne se limite plus à des chansons. Il est devenu un phénomène médiatique, économique et judiciaire. Chaque sortie, chaque déclaration, chaque concert est scruté à la loupe par des millions de fans qui prennent parti pour l’un ou l’autre camp. Les ventes de disques et les streams explosent à chaque épisode, preuve que la controverse attire et fait réagir.
Cette rivalité s’inscrit également dans une histoire plus large du rap, où les conflits entre artistes ont toujours existé. Des côtes Est et Ouest des années 1990 aux querelles plus récentes, la culture hip-hop s’est construite sur une émulation parfois violente. Mais l’affrontement Lamar-Drake a ceci de particulier qu’il mêle des accusations extrêmement graves à une visibilité inédite, portée par les réseaux sociaux et les plateformes de streaming.
Reste à savoir jusqu’où ira ce conflit. Drake, de son côté, semble déterminé à se défendre sur le plan juridique. Kendrick Lamar, fort de son triomphe au Super Bowl et des Grammy Awards obtenus, paraît inarrêtable. Leurs carrières respectives continueront probablement d’être marquées par cette guerre, qui influence leurs créations et leurs stratégies commerciales.
L’avenir dira si cette querelle finira par s’apaiser, comme cela a parfois été le cas dans l’histoire du rap, ou si elle s’envenimera encore davantage. Ce qui est certain, c’est que le Super Bowl 2025 restera comme le moment où Kendrick Lamar a officiellement revendiqué sa victoire sur la plus grande scène possible, transformant un rendez-vous sportif en arène d’une guerre musicale sans précédent. Avec une telle intensité, il est difficile d’imaginer que Drake laisse cette provocation sans réponse, et le monde du rap retient son souffle en attendant les prochains rebondissements.
Source:leparisien.fr News
