
Une prétendue résurrection devenue affaire nationale
Fin février 2019, une scène filmée dans les locaux de l’Église Alleluia Ministries International, à Sandton, près de Johannesburg, a déclenché une tempête médiatique en Afrique du Sud. Un homme présenté comme mort aurait été ramené à la vie lors d’une célébration religieuse. La séquence, largement partagée sur les réseaux sociaux, montre un cercueil, des fidèles en prière et un individu qui se redresse. Très vite, l’image dépasse le cercle des communautés pentecôtistes et devient un sujet de débat public. Le pasteur Alph Lukau, figure connue de l’église charismatique sud-africaine, se retrouve au centre des critiques. Les uns dénoncent une mise en scène susceptible de tromper des croyants vulnérables, les autres parlent d’un épisode religieux instrumentalisé par les médias. La controverse prend une ampleur telle qu’elle atteint la présidence de la République.
La réaction politique de Cyril Ramaphosa
Le président Matamela Cyril Ramaphosa a condamné les tentatives visant à tromper les membres de la communauté chrétienne. Selon lui, de telles pratiques jettent le discrédit sur l’ensemble des églises pentecôtistes et fragilisent la confiance des fidèles. Il a encouragé le gouvernement à lutter contre les faux pasteurs qui exploitent la foi à des fins répréhensibles. La déclaration marque un tournant : l’affaire, d’abord religieuse et médiatique, devient politique. Elle pose la question de la responsabilité de l’État face aux dérives de certains responsables religieux. Elle soulève aussi une difficulté redoutable : comment distinguer la liberté de culte, garantie par la Constitution, de la fraude, de l’abus de confiance ou de la manipulation économique ?
Les faits clés
- Date : fin février 2019, au moment où la vidéo devient virale et où les autorités réagissent.
- Lieu : les installations d’Alleluia Ministries International, à Sandton, dans l’agglomération de Johannesburg.
- Personne concernée : le pasteur Alph Lukau, figure médiatique des églises charismatiques sud-africaines.
- Événement : une prétendue résurrection d’un mort, filmée et diffusée, qui provoque indignation et moqueries.
- Réaction politique : Cyril Ramaphosa dénonce les faux pasteurs et appelle à protéger les fidèles contre les abus.
- Enjeu central : trouver un équilibre entre la liberté religieuse, la lutte contre la fraude et la régulation des organisations religieuses.
Un paysage religieux complexe et concurrentiel
L’Afrique du Sud compte une grande diversité de traditions religieuses. Les églises chrétiennes y occupent une place importante, et les courants pentecôtistes et charismatiques connaissent une forte visibilité. Ils proposent des cultes fervents, des messages d’espérance, des prières de guérison et parfois une théologie de la prospérité. Dans un pays marqué par les inégalités, le chômage et les traumatismes de l’histoire, ces promesses trouvent un écho particulier. Pour de nombreux fidèles, l’église n’est pas seulement un lieu de culte : elle offre un réseau de solidarité, un soutien moral et parfois une assistance matérielle. Cette réalité explique pourquoi la critique des pasteurs suspects est délicate. Elle peut être perçue comme une attaque contre la foi elle-même, alors qu’elle vise d’abord des pratiques abusives.
Le secteur religieux sud-africain est aussi traversé par une forte concurrence. Les pasteurs médiatiques construisent des marques, diffusent leurs cultes en ligne et attirent des milliers de fidèles. Certains disposent de moyens considérables, de studios, de publications et de réseaux internationaux. Cette visibilité accroît les attentes, mais aussi les risques de dérives. La frontière entre la mise en scène de la foi, la communication spectaculaire et la tromperie intentionnelle devient parfois floue. Les autorités doivent alors intervenir sans se substituer aux instances religieuses ni arbitrer les croyances.
La régulation des églises en question
La Constitution sud-africaine protège la liberté de religion et interdit à l’État de s’immiscer dans les affaires doctrinales. Mais cette protection ne couvre pas les infractions de droit commun. Un responsable religieux qui escroque des fidèles, les incite à remettre des sommes importantes contre une fausse promesse de guérison ou les soumet à des violences peut être poursuivi. Le problème tient à la preuve. Les victimes hésitent souvent à porter plainte, par honte, par crainte de représailles ou parce qu’elles continuent de croire au caractère sacré du responsable. Les enquêtes exigent du temps, des témoignages et des moyens. Les parquets sont déjà confrontés à de nombreux dossiers, notamment de criminalité violente et de corruption.
La Commission pour la promotion et la protection des droits des communautés culturelles, religieuses et linguistiques a été amenée à examiner des pratiques controversées dans le milieu religieux. Ses travaux ont alimenté les appels à une meilleure régulation, mais aussi les inquiétudes des organisations qui redoutent un contrôle excessif. Certains proposent un registre obligatoire des organisations religieuses, d’autres un code de conduite, d’autres encore un renforcement des poursuites pour fraude. Aucune solution simple n’émerge. L’enregistrement administratif ne suffit pas à empêcher les abus. Une régulation trop stricte pourrait étouffer des groupes minoritaires ou dissidents. Une absence de régulation laisse au contraire les fidèles sans recours face à des pratiques douteuses.
Liberté de culte et protection des fidèles
Le débat sud-africain rejoint une question universelle : jusqu’où l’État peut-il intervenir dans le domaine religieux ? La liberté de culte n’autorise ni l’escroquerie, ni l’abus de faiblesse, ni les atteintes à l’intégrité physique. Mais elle implique aussi que l’État ne juge pas la vérité théologique d’une prédication. Les autorités peuvent condamner des actes, pas des croyances. Cette distinction est essentielle. Elle permet de poursuivre des comportements frauduleux tout en préservant la pluralité religieuse. Elle évite que les pouvoirs publics ne deviennent les arbitres de l’authenticité d’un miracle ou de la légitimité d’un pasteur.
Dans le cas d’Alph Lukau, la controverse a été alimentée par l’écart entre l’ampleur de la mise en scène et les explications embarrassées qui ont suivi. Les images ont circulé bien au-delà des cercles religieux. Des internautes ont parlé de supercherie, d’autres de manipulation émotionnelle. Les responsables de l’église ont tenté de nuancer, mais la séquence a durablement marqué les esprits. Elle est devenue un exemple cité dans les discussions sur les faux miracles, le sensationnalisme religieux et la crédulité supposée des fidèles. Ce dernier point mérite prudence : les croyants ne sont pas nécessairement naïfs. Ils peuvent être confrontés à des situations de détresse, de maladie ou de deuil qui les rendent vulnérables à des promesses extraordinaires.
L’argument biblique de l’ivraie
Le récit évangélique de la parabole de l’ivraie, rapporté dans l’Évangile selon Matthieu, est souvent mobilisé dans ce type de débat. Jésus y raconte qu’un homme a semé du bon grain dans son champ, mais que son ennemi est venu semer de l’ivraie parmi le blé. Les serviteurs demandent s’il faut arracher la mauvaise herbe. Le maître répond de la laisser croître avec le blé jusqu’à la moisson, de peur qu’on ne déracine aussi le bon grain. La parabole invite à la patience et au discernement. Elle rappelle que la séparation entre le bien et le mal n’appartient pas aux hommes de manière définitive. Elle ne signifie pas pour autant que toute dérive doit être tolérée. Dans le même Évangile, Jésus met en garde contre les faux prophètes et appelle à reconnaître les arbres à leurs fruits.
Les Églises doivent donc exercer une responsabilité interne : formation des responsables, transparence financière, procédures de plainte, protection des personnes vulnérables. L’État, de son côté, doit faire respecter la loi commune. Entre les deux, la société civile, les médias et les associations de fidèles jouent un rôle de vigilance. La parabole de l’ivraie ne dispense pas de lutter contre la fraude ; elle rappelle simplement que la purification radicale risque de produire des injustices collatérales. C’est pourquoi les réponses purement répressives sont souvent jugées insuffisantes.
Les conséquences pour les églises pentecôtistes
L’affaire a placé les églises pentecôtistes sous une pression inhabituelle. Des responsables religieux respectés ont pris leurs distances avec les pratiques spectaculaires. Ils craignent qu’un épisode isolé ne serve à discréditer tout un courant. Certains ont appelé à davantage d’autorégulation, à la publication des comptes, à la formation théologique et à des chartes éthiques. D’autres estiment que la critique médiatique est disproportionnée et que les églises sont stigmatisées pour des comportements qui existent aussi ailleurs. Le débat révèle une tension entre la liberté d’entreprendre religieusement, la concurrence des offres spirituelles et la protection des plus fragiles.
La médiatisation joue ici un rôle ambigu. Elle permet de rendre visibles des abus qui, autrement, resteraient cachés. Elle peut aussi simplifier à l’extrême, réduire une communauté à son représentant le plus controversé et alimenter les préjugés. Les journalistes doivent vérifier les faits, distinguer les allégations des condamnations et éviter de transformer une séquence virale en verdict définitif. Les fidèles, eux, sont confrontés à une question pratique : comment évaluer la crédibilité d’un responsable religieux sans réduire la foi à une simple consommation ?
Une affaire symbolique au-delà d’un seul pasteur
L’affaire Alph Lukau dépasse largement la personne du pasteur. Elle met en lumière les contradictions d’un pays où la religion occupe une place centrale dans l’espace public, où les inégalités alimentent la recherche de miracles et où les institutions peinent à encadrer les dérives. Elle montre aussi la difficulté de traduire une indignation morale en action juridique. Les déclarations politiques peuvent rassurer l’opinion, mais elles ne remplacent pas les enquêtes, les preuves et les procédures. Un discours ferme contre les faux pasteurs doit s’accompagner de mécanismes concrets : signalement, accompagnement des victimes, contrôle des organismes à but non lucratif, coopération entre les services publics et les organisations religieuses sérieuses.
La controverse a également révélé la force des réseaux sociaux dans la construction d’un scandale. Une vidéo peut devenir virale en quelques heures, susciter des réactions internationales et contraindre les autorités à se positionner. Mais la rapidité de la diffusion ne garantit pas la véracité des faits. Elle crée une pression sur les institutions, qui doivent répondre sans précipitation. Dans ce contexte, la crédibilité des médias et des autorités dépend de leur capacité à enquêter, à contextualiser et à reconnaître les limites de l’information disponible. La séquence de Sandton est ainsi devenue un cas d’école sur les rapports entre religion, politique, droit et communication numérique.
Le président Ramaphosa a fait de la lutte contre les faux pasteurs un enjeu de protection des citoyens. Les églises, de leur côté, sont appelées à démontrer qu’elles peuvent elles-mêmes corriger leurs dérives. Les fidèles, enfin, doivent pouvoir exercer leur liberté de conscience sans être exposés à la tromperie ou à l’exploitation. La frontière est étroite, mais elle est indispensable : sans elle, la liberté religieuse devient un paravent pour les abus ; avec une régulation excessive, elle risque de devenir une liberté surveillée. L’affaire Alph Lukau a transformé une scène spectaculaire en test durable pour les institutions sud-africaines, bien au-delà du seul monde religieux.
