
Carlos Slim est bien plus qu'un milliardaire : il est une institution au Mexique. Souvent qualifié de saint patron du pays, ce magnat des télécommunications a construit l'un des plus vastes empires économiques d'Amérique latine. Discret mais influent, il occupe une place centrale dans la vie économique et politique de la nation, tout en multipliant les déclarations qui font débat, de la relation avec les États-Unis à l'organisation du travail.
Un empire bâti sur les privatisations
Né en 1940 à Mexico, Carlos Slim Helú est le fils d'immigrants libanais. Très tôt, il fait preuve d'un sens aigu des affaires. Diplômé en ingénierie civile, il commence par investir dans l'immobilier et les affaires familiales avant de créer son propre groupe d'investissement. Sa véritable ascension a lieu dans les années 1990, lorsque le gouvernement mexicain privatise une partie des entreprises publiques. En 1990, il rachète Telmex, la compagnie nationale de télécommunications, avec un consortium. Cette acquisition marque le point de départ de son empire.
Grâce à Telmex, Carlos Slim devient l'acteur dominant du marché des télécoms mexicain. Il fonde ensuite América Móvil, qui s'impose comme le plus grand opérateur mobile d'Amérique latine. Ses participations s'étendent à la construction, aux médias, à la banque, au commerce de détail, à l'industrie et même à l'énergie. Le groupe Carso et sa holding familiale contrôlent une myriade d'entreprises, des cigarettes aux magasins de meubles, en passant par les infrastructures et les mines.
En 2010, Carlos Slim est classé par Forbes comme l'homme le plus riche du monde, avec une fortune estimée à plus de 70 milliards de dollars à son apogée. Il conserve cette place pendant plusieurs années, alternant avec Bill Gates et Warren Buffett. En 2025, il figure toujours parmi les plus grandes fortunes mondiales, même si sa richesse fluctue au gré des marchés.
Un mécène pour le Mexique
Au-delà de l'argent, Carlos Slim a construit une image de protecteur du Mexique. Il a créé la Fundación Carlos Slim, qui finance des programmes de santé, d'éducation, de développement social et de secours en cas de catastrophe. Il a notamment contribué à la construction d'hôpitaux, de musées et de centres culturels. Sa fondation a également œuvré pour la rénovation du centre historique de Mexico, un projet emblématique qui lui a valu une reconnaissance internationale.
Cette philanthropie, parfois critiquée comme un moyen de blanchir son image, est présentée par ses proches comme une responsabilité morale. Slim répète souvent que la création de richesse doit s'accompagner d'un engagement envers la communauté. Le terme de saint patron, utilisé par la presse, renvoie à ce rôle quasi providentiel qu'il joue dans l'économie mexicaine, tout en rappelant son influence considérable sur les décisions publiques.
Face à Donald Trump et au mur frontalier
En 2017, l'annonce par Donald Trump de la construction d'un mur entre les États-Unis et le Mexique a provoqué une onde de choc. Les relations entre les deux pays se sont tendues, et des appels au boycott des entreprises américaines installées au Mexique ont circulé sur les réseaux sociaux. Dans ce contexte, Carlos Slim, généralement peu enclin à commenter la politique, a rompu son silence lors d'une conférence de presse.
Il a alors affirmé que le Mexique était en position de force dans les négociations avec le président américain. Selon lui, les deux pays sont interdépendants, et une confrontation frontale serait préjudiciable aux deux parties. Il a appelé au dialogue et à la coopération économique, insistant sur le fait que le Mexique est un partenaire incontournable pour les États-Unis. Cette prise de parole a été largement analysée comme une tentative de rassurer les marchés et les investisseurs.
Carlos Slim connaît bien les rouages de la relation bilatérale. Ses entreprises réalisent une part importante de leur chiffre d'affaires grâce aux échanges commerciaux avec les États-Unis. Il a donc tout intérêt à apaiser les tensions. Son discours se veut pragmatique : plutôt que de s'opposer frontalement à Washington, il encourage le Mexique à négocier d'égal à égal, en s'appuyant sur ses atouts économiques et démographiques.
La proposition choc : travailler trois jours par semaine
Carlos Slim n'en est pas à sa première proposition controversée. En 2014, lors d'une conférence sur l'emploi au Paraguay, il a suggéré de réduire la semaine de travail à trois jours, tout en augmentant la durée quotidienne à onze heures. Il a également recommandé de repousser l'âge de la retraite à 70 ou 75 ans. Selon lui, ce modèle permettrait aux travailleurs de profiter davantage de leur vie tout en restant productifs.
Cette idée, qui semble contre-intuitive pour un patron souvent accusé de privilégier le profit, a suscité de nombreuses réactions. Pour Slim, le travail à temps plein sur une longue carrière est obsolète. Il estime que la technologie et la productivité permettent de réduire le nombre de jours de travail tout en conservant les heures totales. Cette vision s'inscrit dans une réflexion plus large sur l'avenir du travail et le bien-être des employés.
Les critiques ont cependant souligné que ce système serait difficilement applicable dans la pratique, en particulier dans les secteurs à faible productivité. D'autres y ont vu une provocation de la part d'un homme dont les entreprises sont régulièrement accusées de pratiques anticoncurrentielles. Quoi qu'il en soit, la proposition a fait le tour du monde et continue d'alimenter les débats sur l'équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle.
Un empire sous surveillance
La puissance économique de Carlos Slim n'est pas sans susciter des inquiétudes. Sa position dominante dans les télécommunications a souvent été critiquée, tant au Mexique qu'à l'étranger. Les régulateurs mexicains ont adopté en 2014 une réforme des télécoms visant à limiter son pouvoir, avec des amendes et des obligations de partage d'infrastructures. Ces mesures ont contribué à ouvrir le marché à la concurrence, mais América Móvil reste un acteur majeur.
Le conglomérat de Slim est également présent dans les médias, avec des participations dans The New York Times. Cela lui donne une influence internationale. Mais cette diversification suscite des questions sur les conflits d'intérêts et la concentration des richesses. Pour ses défenseurs, son génie entrepreneurial a créé des emplois et stimulé l'économie mexicaine. Pour ses critiques, il incarne les excès du capitalisme.
Le poids des empires familiaux
Carlos Slim est aussi le représentant d'une dynastie. Ses enfants et proches occupent des postes clés au sein de ses entreprises. L'empire familial est conçu pour durer, avec une structure complexe de holdings et de transmissions de parts. Cette pérennité est un atout dans un pays où la stabilité politique est parfois incertaine. Mais elle pose aussi la question de la succession et de la gouvernance.
Comme d'autres grandes familles de milliardaires, les Slim s'inscrivent dans une tradition de capitalisme familial typique du Mexique. Leur fortune est intimement liée à l'histoire du pays, depuis les privatisations des années 1990 jusqu'aux transformations économiques récentes. Carlos Slim, en véritable stratège, a su s'adapter à chaque changement de contexte politique, passant des gouvernements du PRI à ceux du PAN, puis à la présidence de gauche d'Andrés Manuel López Obrador sans jamais perdre son influence.
Un avenir incertain
À 85 ans (en 2025), Carlos Slim continue de diriger son empire, mais l'avenir est semé d'interrogations. La transition démographique, la montée des inégalités et les tensions internationales pourraient redéfinir le rôle des grands conglomérats. Slim lui-même a appelé à une réflexion sur le système économique mondial, proposant des solutions comme la réduction du temps de travail ou le renforcement de l'éducation.
Son influence reste néanmoins intacte. Lorsqu'il prend la parole, les marchés écoutent. Lorsqu'il investit, les projets se concrétisent. Le Mexique, pays de contrastes, voit en lui à la fois un sauveur et un symbole de ce qui ne va pas dans l'économie libérale. Quoi qu'il en soit, Carlos Slim demeure une figure incontournable, un homme dont les décisions façonnent le destin de millions de personnes.
Cette histoire de réussite et de pouvoir n'est pas près de s'achever. Les empires familiaux, comme le sien, sont bâtis pour traverser les générations. Et Carlos Slim, le multimilliardaire saint patron du Mexique, veille toujours sur son royaume.
Source:Le Figaro News
