
Angleterre-Argentine édition 2026, 85e minute. Enzo Fernández n'est pas seulement bon à distribuer des coups qui pourraient lui valoir des cartons, il sait aussi se montrer audacieux pour marquer le but qui change tout, sur lequel Jordan Pickford ne peut que céder. Ce n'est pas sa première tentative, ni celle des champions du monde en titre depuis l'heure de jeu, moment où les vagues offensives se sont multipliées pour faire craquer le palais royal anglais. Battu, le portier des Three Lions sait qu'une brèche est désormais plus qu'ouverte. Sept minutes plus tard, Leo Messi survole son aile droite et offre un centre parfait pour Lautaro Martínez. L'Argentine est en finale de Coupe du monde pour la deuxième fois d'affilée, la troisième en quatre éditions, et signe une nouvelle remontada à peine croyable.
La grinta ? Rangeons ce terme, le temps d'un instant : qu'on l'aime ou non, l'Albiceleste c'est plus que ça. Ce mot, souvent utilisé pour décrire la combativité des équipes sud-américaines, cache en réalité une histoire bien plus complexe, faite de frustrations historiques, de revendications identitaires et d'une quête de reconnaissance qui dépasse largement le cadre sportif. Pour comprendre l'Argentine de Scaloni, il faut plonger dans les méandres d'un passé où le football est devenu un miroir des aspirations nationales.
Un « destin inachevé » à rattraper
Si Lionel Messi porte les siens vers les sommets depuis le début de la Coupe du monde, peut-on vraiment affirmer que seul son génie transcende cette équipe ? Cette combativité acharnée sur le rectangle vert n'est intrinsèquement pas si différente de celle des « dalleux » Norvégiens ou Cap-Verdiens. À force d'être invoquée, la grinta est devenue un raccourci commode, presque une explication automatique de chaque victoire sud-américaine, en club comme en sélection. Il faut aller un peu plus loin pour comprendre ce collectif argentin.
« On voit ce terme pour bon nombre d'équipes nationales, mais il y a quand même une part de tactique dans les victoires de l'Argentine, explique Lucie Hémeury, historienne spécialisée du football argentin. D'ailleurs, ce qui revient beaucoup dans les commentaires médiatiques, c'est que les latino-américains jouent de manière agressive voire incorrecte, alors qu'en fait, il y a plusieurs décennies, on parlait de la grâce de ces artistes du ballon. On pioche dans les stéréotypes pour dire ce qui nous arrange quand on veut. »
L'équipe actuelle est à mon avis portée par l'idée d'avoir le nombre de Coupes du monde à la hauteur de la qualité de leur football.
Lucie Hémeury, historienne spécialiste du football argentin
La force puisée par ces types durant le Mondial pourrait bien s'expliquer par quelque chose de plus profond, qui se rapproche plus d'une revanche vis-à-vis du propre passé national et des relations historiques entretenues entre le pays des gauchos et l'Europe. Porter le maillot ciel et blanc, c'est incarner « un destin inachevé » selon Lucie Hémeury. « En Argentine, on considère que l'équipe aurait dû être championne du monde bien plus tôt que ce qu'elle n'a été, explique la chercheuse. Contrairement à l'Uruguay ou au Brésil qui sont devenus champions du monde beaucoup plus tôt, il faut que l'Argentine attende 1978 avec un Mondial dans des circonstances très troubles qui ont aussi jeté le doute sur le parcours de l'équipe. Ce premier titre ne suffit pas, le deuxième et le troisième non plus : l'équipe actuelle est à mon avis portée par l'idée d'avoir le nombre de Coupes du monde à la hauteur de la qualité de son football. »
Cette frustration née d'une attente interminable et d'une reconnaissance toujours insuffisante irrigue donc l'histoire de l'Albiceleste : chaque génération joue moins par grinta que pour réparer un retard construit par de nombreux (dés)espoirs passés. Les années 1930, avec des joueurs comme Luis Monti ou Guillermo Stábile, avaient déjà montré la voie, mais la Seconde Guerre mondiale et les boycotts ont retardé l'éclosion. Le football argentin a longtemps souffert d'un complexe d'infériorité vis-à-vis de l'Europe, renforcé par des échecs cuisants comme la défaite en finale de 1930 contre l'Uruguay, ou plus tard la déception de 1990 face à l'Allemagne de l'Ouest.
Une revanche contre l'Europe ?
Mais lorsqu'on voit les joueurs argentins tenir une banderole « Les Malouines sont argentines » après la victoire face à l'Angleterre, on est en droit de se demander si autre chose encore anime ces messieurs. « C'est étonnant de voir des mecs apolitiques prendre position, mais ce n'est pas forcément en lien avec le gouvernement de Javier Milei, car tout le monde sait qu'il n'y a aucune chance d'obtenir gain de cause, développe Olivier Compagnon, professeur d'histoire contemporaine à l'université Sorbonne Nouvelle et membre du Centre de recherche et de documentation des Amériques. Ce serait plutôt lié au folklore politique, mais les enjeux géopolitiques argentins se situent ailleurs, comme avec le lithium au nord-ouest du pays. »
Ce qui motive ces Argentins à monter au créneau relèverait plutôt d'un sentiment national poussé à son paroxysme à la suite d'un contexte particulier. « Il y a des revendications en Argentine sur la souveraineté des Malouines depuis le XIXe siècle, complète Lucie Hémeury. C'est transpartisan : tous les gouvernements au pouvoir soutiennent cette cause, peu importe leur bord politique. Est-ce un geste lié au gouvernement d'extrême droite de Javier Milei, ou est-ce parce qu'il s'agit d'une cause nationale qui dépasse les gouvernements contingents qui soude la nation argentine ? Je ne sais pas. »
Si les plaies du conflit de 1982 ne sont pas refermées, c'est tout un passé colonial qui est remis sur la table avec des revendications que Lionel Scaloni voulait pourtant tenir à distance de son vestiaire. « Quand le foot argentin se développe au début du XXe siècle, l'enjeu de montrer à l'Europe que les Argentins jouent aussi bien voire mieux est important, raconte Olivier Compagnon. C'est quelque chose de très présent dans tous les pays d'Amérique latine. Aujourd'hui, le football sud-américain n'a plus à montrer qu'il est puissant car il a montré qu'il savait gagner. »
Outre sa revanche contre l'Occident, l'Argentine cherche également à se distinguer comme une puissance américaine à travers son football. « En Amérique latine, les identités nationales sont des constructions historiques, comme en Europe : il fallait trouver des marqueurs capables de distinguer des populations partageant la même langue, la même religion et un même passé colonial, commente Lucie Héméury. Dans les années 1920, les tournées des clubs argentins en Europe ont contribué à faire émerger cette différence. Le football et l'affirmation d'un style de jeu propre sont alors devenus des espaces de construction de l'identité nationale. »
Cette quête d'identité s'est renforcée avec les succès des clubs comme River Plate, Boca Juniors ou Independiente, qui ont exporté un football à la fois technique et combatif. Les années 1940 et 1950 voient émerger des figures comme Alfredo Di Stéfano, qui symbolise cette double appartenance – argentin de naissance, naturalisé espagnol – et qui incarne la capacité du football argentin à conquérir l'Europe. Pourtant, le pays reste marqué par une instabilité politique chronique, des coups d'État et des crises économiques, qui ont souvent entravé le développement d'une équipe nationale stable.
La dictature militaire de 1976-1983 a utilisé la Coupe du monde 1978 comme outil de propagande, ternissant à jamais le premier titre argentin. La victoire en 1986, portée par un Diego Maradona génial et controversé, a redonné une fierté nationale, mais sans dissiper le sentiment d'injustice. Maradona, figure tutélaire, a incarné cette rébellion permanente contre l'ordre établi, notamment lors du match contre l'Angleterre en 1986, où la « main de Dieu » et le but du siècle ont résumé à eux seuls le rapport complexe de l'Argentine avec la puissance coloniale britannique.
L'équipe façonnée par Lionel Scaloni apparaît alors comme l'aboutissement de cette longue quête. Depuis 2018, le sélectionneur a dépouillé l'Albiceleste de ses fantômes frustrés sans effacer ce qu'elle charrie : il a entouré Messi d'une bande prête à tout pour lui et transformé le poids du maillot en carburant collectif. Copa América, Coupe du monde : à force de gagner, cette génération ne cherche plus seulement à prouver sa valeur ou à rattraper le destin promis au football argentin. Elle joue désormais avec l'assurance de ceux qui savent exactement ce qu'ils représentent.
Voilà peut-être le véritable secret de la Scaloneta : non pas onze guerriers mystérieusement habités par la grinta, mais une équipe consciente d'appartenir à une histoire plus grande qu'elle et bien décidée à lui offrir la fin qu'elle estime mériter. Cette fin, elle la construit victoire après victoire, en faisant fi des stéréotypes et en s'appuyant sur une tactique rodée, une cohésion exemplaire et un leader qui, même à la fin de sa carrière, continue de faire briller le ciel et blanc. L'Argentine n'est pas seulement une histoire de foot : c'est le récit d'une nation qui, par le ballon, raconte ses blessures, ses espoirs et sa fierté retrouvée.
Source:SOFOOT.com News
