
Le Premier ministre britannique Rishi Sunak a procédé lundi à un remaniement gouvernemental de grande ampleur en limogeant sa ministre de l’Intérieur, Suella Braverman, figure controversée de l’aile droite du Parti conservateur. Il a simultanément annoncé le retour au premier plan de l’ancien Premier ministre David Cameron, nommé chef de la diplomatie à la place de James Cleverly, qui hérite du ministère de l’Intérieur.
Cette décision met fin à des semaines de spéculations sur le sort de Suella Braverman, dont les critiques ouvertes contre la police de Londres avaient provoqué une vive polémique. Dans une tribune publiée la semaine dernière par le quotidien The Times, elle avait reproché à la police londonienne d’autoriser une grande marche pro-palestinienne et l’avait accusée de partialité. Ce texte n’avait pas reçu l’aval de Downing Street, contrairement aux règles habituelles, ce qui a été perçu comme un défi direct à l’autorité du chef du gouvernement.
Un remaniement déclenché par la crise Braverman
Suella Braverman, connue pour ses déclarations choc et ses positions très à droite, était affaiblie depuis plusieurs mois par une série de polémiques. Elle a notamment qualifié les arrivées de réfugiés traversant la Manche d’« invasion » et évoqué un « ouragan » migratoire. Plus récemment, elle avait estimé que certains sans-abri dormaient sous des tentes en raison d’un « mode de vie choisi », suscitant l’indignation dans les rangs de l’opposition et au-delà. Sa mise à l’écart était réclamée par de nombreux élus conservateurs modérés, qui jugeaient ses sorties médiatiques préjudiciables à l’image du gouvernement.
Le remaniement a toutefois réservé une surprise majeure : le retour de David Cameron, âgé de 57 ans, au sein du gouvernement, plus de sept ans après sa démission de la tête du gouvernement. Cameron, qui a dirigé le Royaume-Uni de 2010 à 2016, avait convoqué le référendum sur le Brexit et milité en faveur du maintien dans l’Union européenne. Son échec cuisant avait plongé son parti et le pays dans plusieurs années de turbulences politiques. Sa nomination au poste de secrétaire d’État aux Affaires étrangères, alors qu’il n’est pas membre de la Chambre des communes, est inhabituelle mais légale : il sera nommé pair à vie afin de pouvoir siéger à la Chambre des lords et représenter le Royaume-Uni sur la scène internationale.
David Cameron, un pari risqué pour Sunak
Sur X, anciennement Twitter, David Cameron a expliqué vouloir mettre son expérience au service des « défis vitaux » du moment, citant la guerre en Ukraine et la crise au Moyen-Orient. Il a également apporté son soutien à Rishi Sunak, le décrivant comme « un Premier ministre fort et compétent, qui fait preuve d’un leadership exemplaire à un moment difficile ». Cette déclaration marque un revirement pour celui qui avait quitté la politique après la victoire du « Leave » au référendum de 2016, laissant une image de dirigeant divisé et affaibli.
Pour Rishi Sunak, ce choix est un pari risqué. Il s’agit de réintégrer une figure historique du parti, certes expérimentée, mais associée à une époque de coupes budgétaires et de division profonde sur la question européenne. En choisissant Cameron, Sunak semble vouloir ramener une certaine stabilité et une crédibilité internationale, alors que le gouvernement britannique doit faire face à des crises multiples, notamment économiques et migratoires. Mais cette nomination pourrait mécontenter les partisans d’un Brexit dur, qui voient en Cameron un traître à la cause souverainiste.
Le nouveau chef de la diplomatie a déjà une longue expérience des affaires internationales. Pendant son mandat de Premier ministre, il a été impliqué dans les interventions militaires en Libye, a lancé une politique d’aide au développement ambitieuse et a négocié pour conserver une relation privilégiée avec les États-Unis. Sa connaissance des dossiers européens, malgré son implication dans le référendum, pourrait être un atout pour Londres dans ses relations post-Brexit avec l’Union européenne.
James Cleverly au ministère de l’Intérieur
James Cleverly, jusqu’à présent secrétaire d’État aux Affaires étrangères, a été nommé ministre de l’Intérieur. Il hérite de dossiers explosifs, notamment la gestion des traversées de la Manche par des migrants, un sujet qui nourrit un débat politique intense au Royaume-Uni. Cleverly, généralement perçu comme plus pragmatique et moins clivant que Suella Braverman, devra concilier une ligne ferme avec les exigences juridiques et la realpolitik. Son arrivée au ministère de l’Intérieur est saluée par certains observateurs comme un retour à une certaine mesure, mais il devra rapidement faire ses preuves face à une opinion publique sensible à la question migratoire.
Le limogeage de Braverman pourrait toutefois provoquer des remous au sein du Parti conservateur. L’intéressée, figure de l’aile droite et adepte des « guerres culturelles », dispose d’un soutien non négligeable parmi les députés et les militants. Plusieurs élus proches d’elle ont menacé de démissionner si elle quittait le gouvernement. Le Parti conservateur, déjà affaibli par les scandales et les divisions internes, risque de connaître de nouvelles tensions à l’approche des élections législatives prévues l’année prochaine ou au plus tard en janvier 2025.
Suella Braverman avait déjà été évincée du gouvernement en octobre 2022, lorsque Liz Truss était Première ministre. Elle avait alors été contrainte de démissionner après avoir envoyé des documents officiels depuis sa messagerie personnelle. Les médias britanniques avaient également évoqué des désaccords profonds sur la politique migratoire. Rishi Sunak, en la nommant à son retour au pouvoir, avait cherché à neutraliser l’aile droite du parti et à garder sous contrôle une personnalité aux ambitions affichées. Aujourd’hui, en s’en séparant, il prend un risque politique majeur.
Une classe politique britannique divisée par la guerre à Gaza
Ce remaniement s’inscrit dans un contexte de fortes tensions liées au conflit entre Israël et le Hamas. Comme dans d’autres pays européens, la guerre à Gaza divise la classe politique britannique. Au sein de l’opposition travailliste, certains élus critiquent la position jugée trop pro-israélienne du chef du parti, Keir Starmer. Plusieurs élus ont démissionné, dont un député qui a quitté l’équipe dirigeante. Le gouvernement a été confronté à une manifestation pro-palestinienne de grande ampleur samedi dernier à Londres, qui a réuni plus de 300 000 personnes, globalement dans le calme. Rishi Sunak a toutefois dénoncé la présence de sympathisants du Hamas et de contre-manifestants nationalistes, soulignant les risques de troubles à l’ordre public.
Dimanc, la police londonienne a annoncé avoir arrêté 145 personnes, parmi les contre-manifestants et les participants à la marche. La police avait été vivement critiquée par Suella Braverman pour avoir autorisé cette manifestation, qu’elle jugeait provocatrice pendant la période de commémoration de l’armistice. Ces critiques ont été perçues comme une atteinte à l’indépendance opérationnelle de la police, un principe constitutionnel britannique fondamental. Ce dérapage a été l’élément déclencheur du limogeage de la ministre de l’Intérieur.
Le gouvernement de Rishi Sunak espère que ce remaniement relancera la dynamique d’une équipe en difficulté. Les conservateurs, au pouvoir depuis près de quatorze ans, sont largement distancés dans les sondages par les travaillistes. La crise du coût de la vie, les grèves à répétition, la crise du système de santé et les scandales politiques ont érodé la confiance des électeurs. Le retour de David Cameron peut être vu comme une tentative de faire revenir une figure jugée plus modérée et plus expérimentée, mais il est loin d’être certain qu’il suffise à inverser la tendance. La bataille pour les prochaines élections législatives s’annonce particulièrement serrée, et ce remaniement pourrait bien être l’un des derniers tours de vis d’un Premier ministre acculé.
Dans les prochains jours, l’attention sera concentrée sur la manière dont James Cleverly abordera le dossier migratoire et sur les premières initiatives de David Cameron sur la scène internationale. Alors que la guerre en Ukraine et le conflit au Moyen-Orient dominent l’actualité, le nouveau secrétaire d’État aux Affaires étrangères devra immédiatement s’atteler à des missions délicates. Son retour, salué y compris par plusieurs responsables de l’opposition, pourrait apporter une certaine continuité, mais il ravive aussi des débats jamais apaisés au sein du parti au pouvoir.
Les prochaines semaines diront si ce remaniement aura permis de rétablir la crédibilité du gouvernement ou s’il a au contraire ouvert une nouvelle crise politique. Rishi Sunak, en tout cas, a choisi la rupture en se tournant vers un homme du passé, espérant que son expérience internationale et sa stature d’ancien dirigeant suffiront à redorer un bilan terne. Le pari est audacieux, à l’image d’une carrière politique que l’on pensait définitivement terminée.
Source:Rtn News
