
Juan Manuel Santos, président de la Colombie, a été désigné vendredi 7 octobre 2016 lauréat du prix Nobel de la Paix. Cette distinction internationale est venue saluer son engagement en faveur du processus de paix avec la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). L'homme d'État, alors âgé de 65 ans, a risqué l'essentiel de son crédit politique pour tenter de refermer le dernier grand conflit armé du continent américain. Le choix du comité norvégien intervient dans un climat politique tendu, quelques jours seulement après le rejet de l'accord de paix par référendum.
Un pari risqué après le référendum
Les électeurs colombiens ont dit « non » le 2 octobre à l'accord négocié avec la guérilla, jugeant le texte trop bienveillant envers les anciens combattants. Ce résultat a surpris le camp présidentiel et a plongé le pays dans une période d'incertitude, tandis que les partisans de la paix tentaient de sauver ce qui pouvait l'être. Juan Manuel Santos a affirmé dans les heures qui ont suivi sa volonté de ne pas renoncer. « Je continuerai à rechercher la paix jusqu'à la dernière minute de mon mandat, parce que c'est le chemin à suivre pour laisser un pays meilleur à nos enfants », a-t-il notamment déclaré.
Cette déclaration avait été relayée avec insistance par ses proches, qui voyaient dans cette obstination la marque d'un dirigeant prêt à affronter l'impopularité pour poursuivre un objectif jugé supérieur. Le chef des négociateurs du gouvernement, Humberto de la Calle, avait lui-même souligné le courage de Juan Manuel Santos. Selon lui, le président a préféré la paix à l'inertie de la guerre, et il a accepté de se soumettre à la décision des citoyens, même lorsque celle-ci contredisait sa propre stratégie. Cette position lui a valu le respect d'une partie de la communauté internationale, qui voyait dans l'accord une avancée historique pour la Colombie.
Un accord arraché après quatre années de négociations
Le processus de paix engagé avec les Farc a été l'un des chantiers les plus complexes de la présidence de Juan Manuel Santos. Officiellement entamé en 2012, il a été conduit dans le plus grand secret dès l'arrivée au pouvoir de M. Santos en 2010. Les discussions se sont ensuite déroulées pendant près de quatre ans à La Havane, avec la médiation de plusieurs pays et la participation de nombreux experts. Après des mois d'aller-retour, le gouvernement colombien et la guérilla sont finalement parvenus à un accord global qui abordait des sujets aussi sensibles que la réforme rurale, la participation politique des ex-guérilleros, la lutte contre le narcotrafic et la justice transitionnelle.
L'accord a été salué par la communauté internationale comme un modèle possible pour d'autres conflits prolongés. Mais il est resté très contesté à l'intérieur du pays, notamment par les partisans de l'ancien président Alvaro Uribe, qui considéraient qu'il accordait des garanties trop importantes aux responsables de violences. Le référendum du 2 octobre 2016 a transformé cette contestation en véritable revers politique. Malgré ce rejet, Juan Manuel Santos n'a pas cessé de répéter que le chemin de la paix était le seul acceptable. Cette persévérance a sans doute joué un rôle dans la décision du comité Nobel, qui a souhaité encourager un processus fragilisé mais toujours vivant.
Un homme politique issu du journalisme
Juan Manuel Santos n'est pas entré en politique par la voie classique. Issu d'une famille influente de Bogota, il a d'abord fait carrière dans le journalisme, avec une spécialité pour les grands reportages internationaux. Il a notamment couvert la révolution sandiniste au Nicaragua, une expérience qui lui a valu un prix prestigieux et qui a marqué sa vision de l'Amérique latine. Avec son frère Enrique, il a mené plusieurs enquêtes approfondies sur la réalité des mouvements révolutionnaires du continent. Cette formation de journaliste a influencé sa manière d'analyser les situations politiques et de prendre des décisions à froid.
Entré au gouvernement à la fin des années 1990, il a occupé le poste de ministre des Finances avant de devenir, en 2006, ministre de la Défense sous le gouvernement d'Alvaro Uribe. Dans cette fonction, il a dirigé une vaste offensive militaire contre les Farc, avec un objectif affiché : affaiblir suffisamment la guérilla pour la contraindre à négocier. Cette période a été marquée par des opérations très médiatisées, comme la libération de l'otage franco-colombienne Ingrid Betancourt en 2008. Mais elle a aussi été critiquée pour ses conséquences sur les populations civiles et sur les droits de l'homme.
Cette double expérience, d'abord comme artisan de la guerre puis comme négociateur de la paix, a façonné l'image complexe de Juan Manuel Santos. Ses adversaires lui reprochent ses revirements et sa froideur apparente. Ses partisans saluent au contraire un réalisme politique rare, capable de reconnaître que la guerre ne pouvait pas être gagnée militairement et qu'il fallait un jour tendre la main à l'ennemi. « La paix demande du courage, de l'audace, de la persévérance et de la stratégie », disait de lui l'un de ses proches conseillers, qui l'accompagnait depuis une vingtaine d'années.
Un album de trente années politiques
Les photographies qui ont accompagné l'annonce du prix Nobel montrent un homme dont le visage a traversé toutes les grandes étapes de l'histoire récente de la Colombie. Des salles de réunion du ministère des Finances aux rencontres internationales les plus solennelles, Juan Manuel Santos s'est toujours trouvé au cœur du pouvoir. Voici, en images, les dates marquantes de son itinéraire.
- Juillet 2000 : Juan Manuel Santos, alors ministre des Finances, lors d'une séance de travail officielle.
- Août 2000 : Le ministre des Finances assiste à une réunion économique aux côtés de ses homologues.
- Mars 2001 : Juan Manuel Santos poursuit son action au ministère des Finances dans un climat économique difficile.
- Septembre 2006 : Comme ministre de la Défense, il rencontre son homologue vénézuélien, le général Raul Baduel.
- Octobre 2006 : Il visite une plantation de coca à La Hormiga pour constater les difficultés de la lutte antidrogue.
- Décembre 2006 : Le ministre de la Défense se rend à l'aéroport militaire de Catam dans le cadre d'opérations sécuritaires.
- Décembre 2006 : À Cali, il participe à une cérémonie de démilitarisation d'anciens combattants des Farc.
- Janvier 2007 : À Carthagène, il apparaît avec le politicien Fernando Araujo, libéré après avoir été otage des Farc.
- Mars 2007 : Juan Manuel Santos rencontre le président américain George Bush et le président colombien Alvaro Uribe.
- Mars 2007 : À Carthagène, il observe un bloc de cocaïne saisi lors d'une opération antidrogue.
- Mars 2008 : Le ministre de la Défense est photographié à Bogota, en pleine période d'offensive contre la guérilla.
- Juillet 2008 : Il apparaît aux côtés d'Ingrid Betancourt, tout juste libérée après des années de captivité.
- Juillet 2008 : Une autre image célèbre montre la rencontre entre Ingrid Betancourt et Juan Manuel Santos après sa libération.
- Juillet 2008 : Le général Mario Montoya, Juan Manuel Santos, la chanteuse Shakira et le général Freddy Patilla posent ensemble.
- Mars 2009 : Juan Manuel Santos et le chef des armées Freddy Padilla échangent lors d'une cérémonie militaire.
- Mai 2010 : Il mène sa campagne présidentielle dans l'espoir de succéder à Alvaro Uribe.
- Mai 2010 : Nouvelle image de campagne électorale, où il défend son projet de gouvernement.
- Août 2010 : Tout juste élu, il rencontre des représentants des communautés autochtones à Santa Marta.
- Août 2010 : Le jour de sa prise de fonction, il pose avec son épouse Maria Clemencia Rodriguez.
- Août 2010 : Hugo Chavez et Juan Manuel Santos se rencontrent à Santa Marta, signe d'une relation bilatérale complexe.
- Mars 2012 : Le président participe à la course à pied « Carrera de los Heroes » à Bogota.
- Avril 2012 : Il assiste à un match de football lors du Sommet des Amériques à Carthagène.
- Mai 2013 : Juan Manuel Santos est reçu par le pape François au Vatican.
- Mai 2014 : En campagne pour sa réélection, il rencontre des électeurs à Sabanalarga.
- Juin 2014 : Le jour de sa réélection, il célèbre sa victoire avec ses partisans.
- Novembre 2014 : Il reçoit un diplôme honorifique de l'université Villafranca del Castillo.
- Janvier 2015 : Il est reçu à l'Élysée par François Hollande pour un dîner d'État.
- Septembre 2015 : À La Havane, il se tient aux côtés de Raul Castro et du chef des Farc Timochenko.
- Septembre 2016 : Devant le siège des Nations unies à New York, il plaide pour l'accord de paix colombien.
- Septembre 2016 : À New York, le président colombien multiplie les rencontres internationales pour défendre le processus.
Un prix Nobel au service d'une paix encore incertaine
L'attribution du prix Nobel de la Paix à Juan Manuel Santos a été perçue comme un encouragement à poursuivre le dialogue, en dépit du rejet exprimé par les urnes. Le président a immédiatement dédié cette distinction aux Colombiens victimes du conflit armé et à toutes celles et ceux qui continuent de croire en la réconciliation. Ce prix lui a aussi donné une tribune internationale inattendue pour tenter de relancer le processus et de convaincre les sceptiques.
Son entourage rappelle que Santos admire des figures comme Winston Churchill, Franklin D. Roosevelt et Nelson Mandela, autant de dirigeants confrontés à des choix historiques difficiles. Sa famille est souvent présentée comme son principal soutien, notamment son épouse Maria Clemencia Rodriguez, mère de ses trois enfants, qui l'a accompagné tout au long de sa carrière. Dans les jours qui ont suivi l'annonce du Nobel, plusieurs observateurs estimaient que cette reconnaissance pourrait donner un second souffle au processus de paix, en renforçant la légitimité du président face à une opposition déterminée.
Le chemin restait cependant semé d'embûches. Le « non » au référendum avait démontré que la société colombienne demeurait profondément divisée sur le contenu de l'accord, en particulier sur la question de la justice et des peines applicables aux anciens guérilleros. Juan Manuel Santos a toujours affirmé qu'il ne cherchait pas les applaudissements, mais qu'il voulait simplement faire ce qui lui semblait juste. Ce réalisme teinté de conviction l'a conduit à accepter le risque d'une négociation avec un ennemi qu'il avait lui-même combattu militairement. Cette paradoxale continuité entre la guerre et la paix est sans doute l'une des clés de son héritage politique.
En remettant le prix Nobel de la Paix à Juan Manuel Santos, le jury a choisi de récompenser non pas un accord abouti, mais un processus encore vulnérable et un homme prêt à engager sa propre histoire dans un projet collectif. La Colombie reste marquée par des décennies de violence, avec plus de 260 000 morts, des dizaines de milliers de disparus et des millions de déplacés. La réconciliation ne pourra pas se décréter par un simple document signé à l'étranger. Elle devra se construire dans les territoires, dans les villages et dans les mémoires. Juan Manuel Santos, lui, semble avoir choisi d'y consacrer le reste de son mandat, jusqu'à la dernière minute s'il le faut, comme il l'a répété à plusieurs reprises face aux caméras. Le prix Nobel de la Paix 2016 vient rappeler que la paix n'est jamais un acquis définitif, mais une exigence toujours à renouveler.
Source:Parismatch News
