BIP Austin digital publishing platform

collapse
Home / Daily News Analysis / Monde

Monde

Sep 04, 2026  Twila Rosenbaum 16 views
Monde

Alice, Marine, Giorgia. Trois prénoms, trois pays, un même camp politique qui ne cesse de se féminiser en apparence. Elles sont aujourd'hui à la tête de partis d'extrême droite, et l'une d'elles, Giorgia Meloni, dirige même l'Italie. En France, le Rassemblement national de Marine Le Pen et de Jordan Bardella a dépassé les 30 % lors des élections européennes de 2024. En Allemagne, Alice Weidel, à la tête de l'AfD, espère une percée historique aux élections législatives du 23 février 2025. Une question traverse ce paysage politique : leur présence au sommet est-elle le fruit du hasard ou d'une stratégie savamment orchestrée ?

Une féminité mise en scène

Si l'on souligne qu'elles sont femmes, leurs équipes et leurs stratégies de communication sont souvent les premières à le marteler. Femmes, certes, mais surtout femmes fortes. La sociologue Dorit Geva, professeure de politique et de genre à l'université de Vienne, observe que « le fait d'être une femme est central dans leur image, mais ce qui est intéressant, c'est que Meloni, Le Pen et définitivement Alice Weidel sont aussi très dures ».

Ce mélange de douceur et de fermeté constitue selon elle un véritable argument électoral. « C'est un package. Elles portent un message fort en termes d'ordre et de loi, que ce soit sur les frontières ou sur les migrants, mais ça paraît plus doux quand c'est dit par une femme qui porte des perles. » Cette féminité est donc un outil. « Ça fait partie de la stratégie pour adoucir l'image de leur parti », ajoute la chercheuse. L'objectif n'est pas d'atténuer le fond du discours, mais de le rendre plus audible aux yeux d'un électorat plus large.

Deux visions de l'extrême droite en Europe

Faut-il y voir une contradiction pour des formations longtemps considérées comme des bastions masculins et sexistes ? Pour Dorit Geva, la réponse est nuancée. Elle établit une distinction nette entre les partis d'extrême droite d'Europe de l'Ouest et du Nord, d'une part, et ceux d'Europe centrale ou de l'Est, de l'autre.

« Des partis comme le Fidesz en Hongrie, le parti de Viktor Orbán, ou le FPÖ en Autriche sont vraiment des partis d'hommes, socialement conservateurs, avec des idées archaïques sur le rôle des femmes en politique ou à la maison », explique-t-elle. En revanche, « en Europe de l'Ouest et du Nord, les partis d'extrême droite sont devenus plus libéraux », du moins sur certaines questions sociétales. Ils soutiennent par exemple des mesures destinées aux familles monoparentales. Marine Le Pen a fini par accepter la constitutionnalisation de l'avortement. Elle préfère ne pas s'étendre sur les droits des homosexuels, estimant que ce n'est plus un sujet.

Giorgia Meloni se situe à la croisée des deux modèles. Son parti, Fratelli d'Italia, a notamment fait adopter un amendement autorisant des groupes dits « pro-vie » à pénétrer dans les centres de consultation sur l'avortement. Une position bien éloignée de celle du Rassemblement national français, mais cohérente avec les valeurs conservatrices portées par la première ministre italienne, qui n'hésite pas à se présenter comme une femme, une mère, une Italienne et une chrétienne.

Les droits des femmes instrumentalisés contre l'islam

Benjamin Biard, chercheur au CRISP et spécialiste de l'extrême droite, rappelle que plusieurs formations, comme le Rassemblement national, le PVV néerlandais ou le Vlaams Belang, tentent de se présenter comme des défenseurs des droits des femmes. Mais « lorsqu'on gratte un peu, on observe qu'il s'agit surtout d'instrumentaliser la thématique pour mieux servir leur agenda identitaire ».

Cette instrumentalisation passe par un discours qui désigne l'immigration comme la première menace pour les femmes. « Cela leur sert à mieux se positionner face à l'islam en disant : la première menace pour le droit des femmes, c'est l'immigration, c'est l'étranger, c'est l'islam, qui aurait une tradition de soumission de la femme », explique le politiste. Ce phénomène porte un nom : le « fémonationalisme », et son pendant, l'« homonationalisme », quand il s'applique aux personnes LGBTQIA+.

Alice Weidel incarne particulièrement cette dynamique. Elle est homosexuelle, élève deux enfants avec sa compagne d'origine sri-lankaise et dit avoir rejoint l'AfD parce que ce parti serait le seul à prendre au sérieux les attaques « musulmanes » contre les homosexuels. Le politologue François Debras, professeur à l'ULiège et à l'HELMo, souligne qu'« il y a peut-être des voix critiques au sein de son parti sur sa situation personnelle, mais elle sait s'en servir ». Ce récit personnel lui permet aussi de répondre à ceux qui qualifient l'AfD de parti néonazi. Elon Musk, qui soutient la dirigeante allemande, a d'ailleurs déclaré, à propos de sa relation homosexuelle avec une femme issue de l'immigration : « Est-ce que ça ressemble à Hitler pour vous ? Lâchez-moi un peu ! »

François Debras relativise toutefois la portée de ces prises de position. « Ce n'est pas pour autant que l'AfD va renforcer les droits des minorités LGBTQIA+ : il s'agit juste d'utiliser l'histoire d'Alice Weidel, de faire du storytelling avec cette composante de sa vie. » Autrement dit, le recours à des profils féminins ou homosexuels à la tête de ces partis ne traduit pas nécessairement une adhésion à la cause des minorités. Il s'agit avant tout d'une ressource politique.

Un discours « fémoraciste » et « homoraciste » ?

Le doctorant en sciences politiques Archibald Gustin, spécialiste des discours de l'extrême droite en matière de genre, emploie des termes encore plus précis : « fémoracisme » et « homoracisme ». Il y voit un double discours sexiste. D'un côté, la femme musulmane est décrite comme un objet incapable de s'opposer au « barbarisme patriarcal » des musulmans. De l'autre, la femme européenne est présentée comme déjà émancipée, ce qui permet de dire qu'« on n'a plus besoin du féminisme », que les droits des femmes sont acquis et que seules des politiques sociales soutenant la famille seraient désormais nécessaires.

Cette vision s'accompagne très souvent de politiques natalistes. Archibald Gustin rappelle que le Vlaams Belang, dont la vice-présidente Barbara Pas est une figure féminine de premier plan, défend une allocation parentale équivalant à un mi-temps financier pour le parent qui reste à la maison jusqu'aux douze ans de l'enfant. « Or, dans la majorité des cas, on sait que c'est encore et toujours la mère qui prend un temps partiel », souligne le chercheur. Tom Van Grieken, le président du parti belge, l'a résumé ainsi : « Les nouveaux arrivants, c'est nous qui les faisons. » Dans cette logique, la mère est perçue comme la garante de la reproduction biologique et culturelle de la nation. C'est elle qui transmet les « valeurs occidentales » aux enfants. En Italie, Giorgia Meloni a créé dès son arrivée au pouvoir un ministère de la Natalité.

Un impact électoral « énorme »

Ces femmes ne sont pas seulement des symboles. Leur présence à la tête de partis d'extrême droite a bouleversé la sociologie électorale. Romain Biesemans, doctorant en sciences politiques à l'ULB et spécialiste des questions de genre et de politique, estime qu'elles ont permis à leurs formations de conquérir un électorat féminin qui leur faisait défaut. « Ça a permis, en France en tout cas, de réduire ce qu'on appelait le “radical right gender gap” », c'est-à-dire le fossé entre les genres dans le vote d'extrême droite. Longtemps, les femmes ont voté moins massivement que les hommes pour ces partis. Aujourd'hui, ce plafond de verre a été brisé, « sans représentante féminine, ils n'arrivaient pas à le dépasser », observe le chercheur.

Dorit Geva va plus loin. Selon elle, ces dirigeantes ont « un énorme impact » : « Elles ont amené l'idée qu'être d'extrême droite était devenu avant-gardiste, que c'était cool ! » Elles ont attiré une nouvelle génération de jeunes électeurs, habitués à évoluer dans un monde où les normes d'égalité entre les sexes sont plus répandues. En se présentant comme des femmes modernes, assumant leur pouvoir, elles normalisent un discours politique qui reste fondé sur l'ordre, l'autorité et l'identité nationale.

Sur les réseaux, une nouvelle génération de femmes identitaires

Ce phénomène dépasse les états-majors des partis. Sur les réseaux sociaux, une nouvelle génération de jeunes femmes incarne désormais ces idées sans nécessairement adhérer officiellement à une formation politique. En France, plusieurs groupes ont émergé depuis le début des années 2010, dans le sillage de la Manif pour tous et de son opposition au mariage homosexuel. Le collectif Némésis, porté par Alice Cordier, s'est imposé comme l'un des plus visibles. Génération identitaire, avec sa porte-parole Thaïs d'Escufon, a quant à elle été dissoute.

Pour Magali Della Sudda, chercheuse au CNRS et autrice de Les nouvelles Femmes de droite, « aujourd'hui, le collectif Némésis supplante les autres ». Il représente « une nouvelle génération de femmes qui ont été socialisées dans un monde où la norme et les valeurs sont égalitaires et qui n'ont pas envie de se laisser dicter leur conduite par leurs camarades masculins ». Alice Cordier affirme avoir ouvert une antenne à Bruxelles et en Suisse. Sur Instagram, la page Némésis Bruxelles reste modeste, avec quelques centaines d'abonnés, mais elle témoigne d'une volonté d'exporter le mouvement dans l'ensemble de l'Europe.

Ces jeunes militantes se définissent comme « féministes identitaires ». Selon Magali Della Sudda, elles ne dénoncent pas le patriarcat en général, mais un « patriarcat exogène », apporté par l'immigration non occidentale et par l'islam. Dans leur récit, les violences faites aux femmes seraient essentiellement commises dans l'espace public par des hommes de confession musulmane, alors que les statistiques montrent que la plupart des violences sont commises par des proches, au sein du foyer. Elles s'en prennent également aux féministes « gauchistes » qui, selon elles, ouvriraient les vannes de l'immigration.

Le collectif Némésis n'est pas très nombreux, mais il sait utiliser les actions spectaculaires et les réseaux sociaux comme caisse de résonance. Il bénéficie en outre de relais médiatiques puissants. « Quand Alice Cordier devient chroniqueuse dans Touche pas à mon poste, sur une chaîne du groupe Bolloré, elle gagne en visibilité », souligne Magali Della Sudda. Leur objectif n'est pas de se présenter aux élections. Il consiste à « transformer l'opinion publique ». Depuis 2022, des collaborations de plus en plus étroites se sont nouées entre Némésis et des formations comme le Rassemblement national ou Reconquête, le parti d'Éric Zemmour.

Alice Weidel, Marine Le Pen, Giorgia Meloni, et maintenant leurs émules sur les réseaux sociaux : l'extrême droite européenne s'est trouvé de nouveaux visages. Leur présence interroge la manière dont le genre est utilisé, non pour faire progresser l'égalité, mais pour rendre acceptable un discours autoritaire et identitaire. Les femmes dirigeantes ont conquis une place qu'aucune génération précédente ne leur avait accordée. Reste à savoir si cette conquête profite réellement aux femmes ou si elle ne fait que moderniser la vitrine d'un projet politique toujours aussi profondément conservateur. En attendant, les partis sont bien obligés de compter avec elles.


Source:RTBF News


Share:

Your experience on this site will be improved by allowing cookies Cookie Policy