La présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, a annoncé dimanche vouloir rebaptiser le célèbre col de haute montagne connu sous le nom de « Paso de Cortés » en le renommant « Paso de los Pueblos Indígenas », soit le col des peuples indigènes. Cette proposition, formulée lors d'un événement organisé sur les lieux mêmes, marque une nouvelle étape dans la politique de valorisation du passé préhispanique et de reconnaissance des cultures autochtones du Mexique.
Le Paso de Cortés est un passage montagneux situé dans le centre du Mexique, entre deux des plus hauts volcans du pays : le Popocatépetl et l'Iztaccíhuatl. À plus de 3 000 mètres d'altitude, ce col offre une vue spectaculaire sur ces géants de pierre et de glace, dont les noms proviennent de la langue nahuatl. Popocatépetl signifie « la montagne qui fume », en référence à son activité volcanique persistante, tandis qu'Iztaccíhuatl est souvent traduit par « la femme blanche », évoquant la silhouette d'une femme endormie que dessine sa crête enneigée.
Un lieu chargé d'histoire coloniale
C'est au XVIe siècle que ce col a acquis son nom actuel. Hernán Cortés, le conquistador espagnol né en 1485, l'aurait emprunté en 1519 lors de sa marche vers Tenochtitlán, la capitale de l'empire aztèque. Cette cité légendaire, bâtie sur une île du lac Texcoco, est aujourd'hui Mexico, la capitale du pays. La conquête de Tenochtitlán, achevée en 1521 après un siège meurtrier, marqua la chute de l'empire aztèque et ouvrit la voie à trois siècles de colonisation espagnole.
En proposant de renommer ce lieu, Claudia Sheinbaum a souligné que « des peuples y sont passés bien avant » Cortés. Le col n'était pas seulement une route militaire pour les Espagnols ; il faisait partie d'un réseau de chemins empruntés depuis des millénaires par les civilisations préhispaniques, notamment les Aztèques, les Toltèques et d'autres groupes indigènes de la région. Ces peuples utilisaient le passage pour le commerce, les pèlerinages et les échanges culturels entre les hauts plateaux et les vallées environnantes.
Un geste hautement symbolique
La déclaration de la présidente s'inscrit dans une série d'actions visant à transformer la toponymie et la mémoire historique du Mexique. Déjà en tant que maire de Mexico, Claudia Sheinbaum avait soutenu le renommage du vieux cyprès emblématique du quartier de Popotla, connu sous le nom d'« arbre de la nuit triste ». Selon la légende, c'est sous ce même arbre que Hernán Cortés aurait pleuré sa défaite lors de la « Noche Triste » de 1520, lorsque les Aztèques avaient repoussé les Espagnols hors de Tenochtitlán. Ce lieu a été officiellement renommé « arbre de la nuit victorieuse », en hommage à la résistance indigène.
Ce changement de nom avait été perçu comme un acte fort de réhabilitation symbolique des peuples autochtones. Il s'agissait de déplacer le récit historique du point de vue des vainqueurs vers celui des vaincus, ou plutôt des résistants. Le Paso de Cortés pourrait connaître le même sort, non pas pour effacer l'histoire, mais pour la raconter sous un angle plus complet et plus juste.
Une demande d'excuses à l'Espagne
Cette initiative intervient dans un contexte de relations tendues entre le Mexique et l'Espagne. En 2019, l'ancien président Andrés Manuel López Obrador, prédécesseur et mentor politique de Claudia Sheinbaum, avait envoyé une lettre officielle au roi d'Espagne et au pape François pour exiger des excuses pour les violences commises durant la conquête espagnole et l'évangélisation forcée de l'Amérique. Cette demande, restée longtemps sans réponse satisfaisante, avait provoqué un gel diplomatique entre les deux pays.
Claudia Sheinbaum, qui a pris ses fonctions en 2024, a repris cette revendication à son compte. Elle a appelé à plusieurs reprises à des excuses officielles de la part de l'Espagne, tout en insistant sur la nécessité de reconnaître pleinement les crimes et les abus perpétrés contre les populations indigènes. La présidente mexicaine considère que la mémoire historique doit être assumée collectivement, y compris par les anciennes puissances coloniales.
Finalement, en mars 2026, le roi d'Espagne Felipe VI a reconnu l'existence de « nombreux abus » pendant la conquête espagnole de l'Amérique au XVIe siècle. Cette déclaration, bien que qualifiée d'insuffisante par certains, a été jugée historique par de nombreux observateurs. Elle marque une première étape dans la reconnaissance officielle des souffrances infligées aux peuples autochtones.
Une politique mémorielle plus large
La proposition de renommer le Paso de Cortés ne doit pas être vue comme un acte isolé. Elle s'inscrit dans un mouvement plus vaste de réappropriation de l'histoire et de l'espace public par les peuples indigènes du Mexique. Depuis plusieurs années, des statues de Cortés ont été retirées ou vandalisées dans diverses villes, tandis que des monuments dédiés à des figures autochtones comme Cuauhtémoc, le dernier empereur aztèque, ont été mis en avant.
Le gouvernement mexicain a également soutenu des initiatives visant à redécouvrir et à protéger des sites archéologiques, à enseigner les langues autochtones dans les écoles et à promouvoir les traditions et savoir-faire des communautés indigènes. La toponymie joue un rôle central dans cette démarche : renommer un lieu, c'est affirmer une présence, une continuité et une légitimité historique.
Les peuples indigènes du Mexique représentent aujourd'hui environ 20 % de la population, selon les critères ethniques et linguistiques. Ils sont les héritiers directs des civilisations maya, aztèque, zapotèque, mixtèque et bien d'autres, qui ont prospéré bien avant l'arrivée des Européens. Leur contribution à l'identité mexicaine est immense, notamment dans les domaines de l'agriculture, de la médecine, de l'art et de la philosophie.
Le choix du terme « pueblos indígenas » dans le nouveau nom proposé souligne la volonté d'inclure toutes les cultures autochtones du pays, et non pas seulement les Aztèques ou les peuples du centre du Mexique. C'est une manière de reconnaître la diversité et la richesse des héritages préhispaniques, souvent occultatés par le récit colonial dominant.
Une opposition et un débat
Cette proposition n'a pas manqué de susciter des réactions contrastées. Si de nombreux secteurs de la société mexicaine, en particulier les mouvements indigènes et les intellectuels progressistes, saluent cette décision, d'autres la jugent inutilement provocateurs. Certains historiens rappellent que la conquête espagnole est un fait historique complexe, qui a donné naissance à la nation mexicaine métisse, et que renommer les lieux ne change pas les réalités du passé.
Les défenseurs du patrimoine espagnol estiment que le nom de Cortés fait partie de l'histoire du pays et doit être conservé à titre de mémoire, même si elle est douloureuse. D'autres soulignent qu'il existe déjà des centaines de rues, de villes et de monuments portant des noms de conquistadors et que ce changement de nom serait purement symbolique.
Malgré ces critiques, Claudia Sheinbaum s'est montrée déterminée. Elle a rappelé que le Mexique célèbre cette année le cinq centième anniversaire de plusieurs événements liés à la conquête, et que cette commémoration doit être l'occasion de réfléchir à l'histoire avec un regard critique et inclusif. La présidente a d'ailleurs annoncé qu'elle allait saisir l'Institut national d'anthropologie et d'histoire (INAH) ainsi que la Commission nationale de l'eau et du territoire pour engager la procédure officielle de renommage.
La démarche pourrait prendre plusieurs mois, car elle implique une consultation des communautés locales, des autorités municipales et des experts en toponymie. Mais le signal politique est clair : pour Claudia Sheinbaum, la valorisation du passé indigène est une priorité nationale, et elle ne reculera pas devant la controverse.
En attendant, le Paso de Cortés, situé dans l'État de Puebla, à la limite de l'État de Mexico, continue d'attirer des milliers de visiteurs, randonneurs et alpinistes qui viennent admirer ses paysages spectaculaires et tenter l'ascension des volcans. Le changement de nom, s'il est approuvé, modifiera les cartes et les panneaux, mais aussi la manière dont les Mexicains et les étrangers percevront ce lieu chargé d'histoire.
Ce débat sur la mémoire n'est pas propre au Mexique. Dans toute l'Amérique latine, de nombreux pays réexaminent aujourd'hui l'héritage colonial et cherchent à rendre justice aux peuples autochtones. De l'Argentine à la Bolivie, en passant par le Pérou et le Guatemala, les symboles du passé sont revisités, débattus et parfois transformés. Le Mexique, avec cette proposition de renommer le Paso de Cortés, s'affirme une fois de plus comme un leader de ce mouvement de décolonisation de l'espace public et de la mémoire collective.
Source:MSN News
