
Fredonner Espresso en sirotant le sien, chanter Good Luck, Babe! à tue-tête ou vivre son Brat Summer tout vêtu de vert lime : peu importe comment vous l’avez vécue, l’année 2024 a été marquée par la domination de la musique pop, mais surtout par la montée fulgurante d’artistes féminines comme Sabrina Carpenter, Chappell Roan et Charli xcx. Pourtant, leur succès indéniable n’a pas suffi à les hisser au sommet des palmarès. Voici pourquoi.
L’année des femmes dans la pop
« 2024, c’est l’année des femmes. Absolument », estime Jada Watson, dont l’expertise allie l’étude des données et la musique populaire. Pour la docteure en musicologie, 2023 a préparé le terrain, avec le phénomène Barbie au cinéma, mais aussi avec le succès de Miley Cyrus et de sa chanson Flowers. « C’est devenu clair qu’un changement se tramait pour les femmes dans l’industrie », indique-t-elle.
L’année 2024 a rapidement multiplié les sorties, d’abord des grands canons comme Beyoncé, dans un virage country pour Cowboy Carter, mais aussi d’Ariana Grande, de Taylor Swift, de Dua Lipa et de Billie Eilish, d’autres interprètes féminines bien établies. Puis, la deuxième moitié de l’année a été marquée par l’ascension de nouvelles sensations de la pop, dont Sabrina Carpenter et Chappell Roan. Sans oublier le retour fracassant de Charli xcx, reléguée depuis 10 ans dans la « classe moyenne » de la pop en s’entourant d’un noyau de fans fidèles sans toutefois atteindre le succès commercial.
« Il n’y avait souvent qu’une femme à la fois qui parvenait à émerger, mais cette année, elles ont été plusieurs à s’illustrer de différentes manières et de façon marquante, en même temps, dans la culture populaire », s’enthousiasme celle qui est aussi professeure adjointe à l’Université d’Ottawa.
Trois trajectoires fulgurantes
Sabrina Carpenter a connu le succès comme actrice dans des séries télévisées de Disney au moment où elle tentait de percer l’industrie de la musique. Il aura fallu cinq albums pour que sa carrière musicale prenne son envol et que son personnage de pin-up moderne lui colle à la peau. Elle s’est notamment fait remarquer en première partie de la tournée mondiale de Taylor Swift, Eras. Puis, son succès Espresso, considéré par plusieurs comme la chanson de l’été, a ouvert la voie à la sortie d’un 6e album fort attendu en septembre. Les deux extraits suivants, Please Please Please et Taste, ont également contribué à cimenter son statut de superstar de la pop, attirant désormais les foules pour sa première tournée mondiale d’envergure.
Chappell Roan a défié tous les pronostics, même ceux de sa maison de disques qui l’avait lâchée en 2020. Elle n’a peut-être qu’un album sous la perruque, mais celui-ci, paru l’an dernier, a gagné en force en 2024, avec des extraits pourtant sortis en 2020, comme Pink Pony Club, et Femininomenon, sorti en 2023. Elle a profité de la tournée d’Olivia Rodrigo, dont elle assurait la première partie, pour exposer sa voix, son style exubérant et sa présence sur scène, en plus d’offrir une performance remarquée à une session Tiny Desk. Sa tournée des festivals, que ce soit à Coachella, à Lollapalooza ou à Osheaga, a ensuite attiré des foules monstres pour une artiste pratiquement inconnue un an plus tôt et programmée en fin d’après-midi. Et que dire de Good Luck, Babe!, un extrait à part qui lui a permis de conquérir la radio, en plus de redonner vie à son premier album.
Charli xcx semblait prédestinée à un succès commercial dès ses débuts, notamment grâce à des collaborations bien en vue comme I Love It, avec Icona Pop, et Fancy, avec Iggy Azalea. Mais elle est restée confinée dans la « classe moyenne » de la pop, accumulant un succès critique et développant une communauté de fans, appelés Angels. Avec Brat, elle a livré un projet à ses conditions et une vision à contre-courant de ce qu’on attend d’un album pop. Un pari réussi pour un 6e opus qui l’a projetée à un nouveau niveau de célébrité, laissant aussi une marque couleur vert lime dans la culture populaire. Plus qu’un album, presque un mode de vie, Brat a même évolué en une série de collaborations célébrées, dont Girl, so confusing avec Lorde, et aboutissant à la sortie d’un autre album complet, remixé.
Pour l’interprète québécoise Claudia Bouvette aussi, l’année 2024 est celle de la pop féminine. « Ça crée un précédent et, inévitablement, l’incidence est positive, en permettant aux gens d’ici d’ouvrir leurs horizons et de s’intéresser à la pop féminine », se réjouit-elle. Sa découverte de l’année : Chappell Roan. Mais les trois sont de bons exemples, selon elle, d’artistes dont la carrière est entamée depuis des années et pour qui les astres se sont enfin alignés cette année.
Le paradoxe des palmarès
Pourtant, autant cette « trinité de la pop » a dominé l’espace culturel et médiatique, autant l’impact de Sabrina Carpenter, de Chappell Roan et de Charli xcx ne s’est pas immortalisé comme on aurait pu s’y attendre : au sommet des palmarès. « On les a vues partout, mais pas forcément à ce même niveau dans les palmarès musicaux », appuie Jada Watson.
Nous avons analysé les données du Billboard Hot 100, le plus important palmarès américain. Il est considéré comme une référence pour évaluer la popularité de la musique. Chaque point représente une chanson, classée de la position 1 à 100, et chaque colonne correspond à une semaine de l’année 2024.
Si on réunit les chansons pop en un seul bloc, c’est le tiers du palmarès (32,7 %), devant le hip-hop (31,1 %) et le country (25,7 %). Et là-dessus, près de 1 titre sur 4 au classement était une chanson pop interprétée par une femme ou issue d’une collaboration entre une femme et un homme. Ces chansons ont occupé jusqu’au tiers (et même plus) des 100 positions du palmarès hebdomadaire au printemps et à la fin de l’été. Le sommet de 40 chansons correspond à la sortie de l’album de Taylor Swift.
Parmi les artistes pop, c’est d’ailleurs cette dernière qui a dominé le palmarès au fil des semaines, devant Sabrina Carpenter et Billie Eilish. Taylor Swift a inscrit 35 chansons au Billboard Hot 100 cette année, dont plus d’une trentaine issues de l’album The Tortured Poets Department, qui a occupé les 14 premières positions du palmarès la semaine du 4 mai, un record. Avec la diffusion en continu, il n’est pas rare que les interprètes les plus en vue fassent entrer plusieurs chansons de leur album au palmarès la semaine de leur sortie. C’est arrivé aussi à Ariana Grande, à Sabrina Carpenter et à Billie Eilish cette année.
La popularité de la majorité de ces chansons est éphémère, contrairement aux singles. Good Luck, Babe! de Chappell Roan est celui qui a cumulé le plus grand nombre de semaines (35) au Billboard Hot 100, suivi de Espresso de Sabrina Carpenter (34). Le rang atteint permet aussi d’évaluer la popularité d’une chanson. Taylor Swift a atteint le no 1 avec Fortnight, et Sabrina Carpenter, avec Please Please Please. Mais seule Ariana Grande en a cumulé deux avec Yes, And? et We Can’t Be Friends.
Des no 1 rares pour les femmes
Peu de femmes ont d’ailleurs décroché un no 1 cette année, atteignant le sommet du palmarès seulement 8 fois (+ 2 collaborations mixtes). Les 40 autres semaines ont été dominées par un chanteur masculin ; A Bar Song (Tipsy) de Shaboozey a, par exemple, trôné pendant 19 semaines. Les hommes se sont aussi imposés au top 10, occupant plus de la moitié de ces positions de tête cette année (54,8 %), contrairement aux femmes (37,8 %) et aux collaborations mixtes (7,4 %). Les femmes ont même plus souvent été reléguées aux positions 6 à 10.
Comment expliquer ce décalage? Pour Jada Watson, la réponse tient en partie au fonctionnement du palmarès. Le Billboard Hot 100 est établi par trois métriques : les ventes, la radio et la diffusion en continu. « Pour arriver au no 1, il faut s’illustrer autant à la radio que dans les ventes et dans les écoutes en continu », résume-t-elle. Or, les radios jouent encore trop peu de chansons d’artistes féminines. Une étude dirigée par l’experte sur la fréquence des mises en ondes au Canada montre que, entre 2013 et 2023, les interprètes féminines ont occupé, en moyenne, seulement le tiers de la programmation des radios orientées vers la pop, soit l’équivalent de cinq chansons par heure. Et le constat est encore pire pour les stations rock ou country, où des femmes étaient entendues moins de deux fois par heure.
Cette pratique est reflétée par les palmarès. En 2024, tous genres confondus, les femmes ont occupé seulement le tiers du Billboard Hot 100 (33,4 %, + 9,1 % pour les collaborations mixtes), soit beaucoup moins que les artistes masculins (57,5 %). Même si elles dominent dans la catégorie pop, elles restent largement sous-représentées dans tous les autres genres musicaux, à l’exception aussi du R&B.
La diffusion en continu : un miroir impitoyable
La diffusion en continu devait pourtant offrir une meilleure représentation de la consommation musicale. Depuis son intégration à la formule du Billboard Hot 100, le palmarès englobe davantage de genres qui performent mieux sur Internet qu’à la radio, comme le hip-hop, la musique latine et la K-pop. Mais l’algorithme n’est pas neutre : « Même l’algorithme privilégie par défaut le sexe masculin », observe Jada Watson. Les listes d’écoute préfabriquées reproduisent souvent les mêmes biais que la radio, défavorisant les femmes.
Au Québec, la situation est nuancée. Sabrina Carpenter, Chappell Roan et Charli xcx ont intégré les habitudes d’écoute en continu des Québécois, dont la musique pop occupe la plus grande part encore en 2024 (autour de 29 %). « C’est effectivement une année importante pour ces trois artistes-là au Québec », confirme Lysandre Champagne, de l’Observatoire de la culture et des communications du Québec. Les trois apparaissent dans le palmarès des 100 artistes les plus écoutés en 2024. Mais seule Sabrina Carpenter a réussi à intégrer le top 20, ici aussi dominé par des chanteurs masculins. Par ailleurs, les palmarès d’écoute favorisent la musique de répertoire (73 % contre 27 % pour les nouveautés), ce qui explique pourquoi des artistes comme Taylor Swift ou Rihanna dominent en cumulatif sans placer de chansons dans le top 20 annuel.
La critique et les Grammy Awards reconnaissent le phénomène
Si les palmarès commerciaux tardent à refléter l’impact des « filles de la pop », la critique et les institutions musicales, elles, ont emboîté le pas. Selon Metacritic, l’album Brat de Charli xcx a obtenu le meilleur score de l’année (95), mais sans réussir à atteindre la première place du Billboard 200. « C’est souvent le cas », témoigne Jada Watson. « Beaucoup d’albums qui deviennent no 1 ne sont pas les plus appréciés par les critiques. » L’album de Taylor Swift, reçu de façon mitigée, a tout de même passé 17 semaines au sommet, privant Billie Eilish, Charli xcx et Chappell Roan d’un potentiel passage en tête. Seule Sabrina Carpenter y est parvenue en septembre.
Aux Grammy Awards, la donne est différente. Les femmes dominent les nominations dans les catégories pop et dans les quatre catégories principales. Sabrina Carpenter, Chappell Roan, Charli xcx et Billie Eilish comptent chacune six nominations dans les catégories générales et pop, suivies de Beyoncé (5), Taylor Swift (4) et Ariana Grande (3). Les trois « filles de la pop » s’affronteront notamment pour l’Enregistrement de l’année et l’Album de l’année. « Est-ce que c’est l’année où Beyoncé va enfin gagner l’album de l’année ? » se demande Jada Watson. « C’est une course serrée, où elles ont toutes leurs chances », dit-elle.
Des fans plus forts que les algorithmes
Malgré tout, Sabrina Carpenter, Chappell Roan et Charli xcx ont réussi à se faire entendre. « C’est comme si elles avaient trouvé d’autres moyens de construire leurs carrières dans une industrie qui joue contre elles », soutient Jada Watson. Leur succès est très visuel : moments viraux, mèmes, performances à Saturday Night Live, prestation éclair de Charli xcx à Times Square. « Aujourd’hui, la viralité sur les réseaux sociaux et l’omniprésence dans l’univers médiatique sont un baromètre de popularité tout aussi important que les palmarès », ajoute-t-elle.
Thomas Leblanc, organisateur de soirées dansantes SUPER TASTE et HOMOPOP, confirme la ferveur des fans. « Ce que je remarque cette année, c’est qu’il y a une vraie intensité dans l’affection que semblent porter les fans à ces artistes-là », dit-il. Selon lui, Sabrina Carpenter et Chappell Roan ont enfin rejoint le panthéon des Beyoncé, Dua Lipa, Rihanna, Lady Gaga et Taylor Swift pour la génération Z. Quant à Charli xcx, ce sont les plus jeunes fans qui l’ont propulsée. « Les gens n’aiment pas les trois de la même façon. Ni entièrement. Mais, en 2024, elles ont presque évolué comme un trio, comme un girl band », ajoute-t-il.
Le soutien des fans n’a pas encore mené ces stars au sommet des palmarès, mais ce n’est peut-être qu’une question de temps. « Les palmarès ne s’arrêtent pas en décembre, rappelle Jada Watson. Les chansons continuent à évoluer. Mais les trois ont déjà réussi, chacune à leur façon, à capter l’intérêt du public, l’amour des fans et l’attention des critiques de manière très puissante. » L’année 2025 pourrait tout aussi bien se laisser emporter par la pop féminine.
Source:Radio-Canada.ca News
